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NAGISA OSHIMA

L’empire des sens

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PROJET ANNULÉ

La campagne pour le tirage d'une copie 35 mm sonore VOST de ce film n'a pas atteint son objectif. Le projet est donc annulé.

 

Nationalité: 
France / Japon
Acteurs principaux: 
Tatsuya Fuji
Eiko Matsuda
Producteurs: 
Argos Films / Oshima production
Scénaristes: 
Nagisa Oshima
Chef-opérateur: 
Kenichi Okamoto
Ingénieur du son: 
Tetsuo Yasuda
Montage: 
Keiichi Uraoka
Musique: 
Minoru Miki
Format film: 
35 mm
Format image: 
1,66
Durée: 
102mn
Couleur: 
Couleur

Le regard de ...Céline GAILLEURD

Inouï, libre et scandaleux. Rien n’est comparable à L'Empire des sens. On peut certes le rapprocher des grands films nés de la révolution politique et érotique des années 1970 : Le Dernier Tango à Paris (1972), La Maman et la Putain (1973), La Grande Bouffe (1973), Salò ou les 120 Journées de Sodome (1975)… Mais lui seul se place totalement du point de vue du désir féminin : c’est un film qui parle aux femmes. Et il ose faire ce que jamais personne n’avait fait sur grand écran : il remet au premier plan l’acte sexuel, il montre ce que l’on ne doit pas voir, ce que la société veut que l’on cache, et en fait de l’art.

L’histoire est simple : Sada (Eiko Matsuda), jeune prostituée devenue servante, et le patron de l’auberge dans laquelle elle travaille, Kichi (Tatsuya Fuji), vont s’aimer, dans une multitude de chambres, mais aussi dans des arrière-cours, dans la rue, sous la pluie, le jour comme la nuit, durant un temps indéfini, jusqu’à ce qu’elle l’étrangle par amour et l’émascule. Ils parlent peu. Elle veut jouir, sans cesse, et recommencer immédiatement dès que c’est fait, encore plus, en mieux, comme si c’était la première fois : « Like a Virgin », dirait Madonna – ou Tarantino dans Reservoir dogs. Sauf qu’ici, l’orgasme voisine avec des désirs de meurtre, comme une forme ultime de possession. C’est précisément cette promesse de mise à mort qui envoute Kichi : il se laisse glisser dans cette passion sans retour avec un sourire mélancolique, tout en offrant à son amante, dont les extases passionnées rejoignent celles des mystiques, une virilité sans faille. Souvent, il chante des airs tristes, tout en la caressant. L’émotion émerge à chaque plan, à même leurs visages silencieux, tendus vers la caméra, traversés par la douleur ou le plaisir. On est bouleversé.

Encore censuré au Japon, jamais la représentation de la sexualité n’aura autant frappé la société : de Jacques Lacan à Madonna, en passant par Bunuel, c’est le film absolu. Pourquoi ? Parce que justement, il donne à voir une femme totalement amoureuse du sexe de son amant, qui passe son temps à le caresser, à le prendre dans sa bouche, à le tenir, tout cela sans coupure, sans artifice, sans doublure. Ils sont là devant nous et ils font l’amour, pour de vrai. On pourrait en être choqué, mal à l’aise, mais dans cette recherche de l’amour absolu, rien n'est dégradant.

Lorsqu’Oshima tourne son film, le cinéma japonais s’est déjà emparé, à plusieurs reprises de ce fait divers qui a enfiévré le pays dans les années 1930. Il le transmue en une cérémonie de sexe et de mort, dont on ne peut ressortir que médusé. Dans ce huit-clos, le feu et la glace, le désir et l’ascèse, se mélangent. Plus les deux amants échappent à la société, plus elle leur semble insupportable. En cette année 1936, où le Japon s’apprête à envahir la Chine, Kichi, au lieu d’adhérer à l’idéal nationaliste, remonte à contre-sens le long d’un bataillon de soldats, tête baissée, comme une ombre, préférant mourir d’amour plutôt qu’à la guerre. Oshima renvoie au Japon des années 70 sa propre image : face à cette société qui s’enorgueillit de son « miracle économique », Sada et Kichi offrent un modèle de contestation absolue. Leur désir n’a d’autre but que lui-même, ils refusent de produire et de se reproduire. Ils sont inassimilables.

Aujourd’hui plus que jamais, leur transgression nous est nécessaire : le porno a tout envahi, le sexe est un objet de consommation, auquel on fait perdre tout pouvoir de fascination : L’Empire des sens est un appel à explorer de nouveau les mystères de nos sens.

Céline GAILLEURD réalise des documentaires sur l'histoire du Cinéma et enseigne à l'Université de Paris 8

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