Vous êtes ici

Remise de la Palme d'Or à Kore-Eda - @afp
28 mai 2018

LA PELLICULE FAIT DE LA RESISTANCE

L'un des mois les plus cinématographiques de l'année s'achève et, chose curieuse, nous avons beaucoup entendu parler de films sur pellicule. Nous pensions les bandes de celluloid reléguées aux oubliettes, et bien non ! Si nous faisions le point ensemble ?

 

La semaine dernière, le jury du Festival de Cannes remettait la Palme d’or au cinéaste Kore-Eda Hirokazu pour Une Affaire de Famille, un film tourné en pellicule 35mm. A l’heure où tout semble laisser croire que le futur du cinéma se joue exclusivement avec le numérique, cela nous a interpelé évidemment et nous nous sommes demandés qui, parmi les réalisateurs d’aujourd’hui, menaient encore la résistance.

En tant qu’amateurs de salles obscures, nous savons que les projecteurs 35 mm ont désormais fait place aux projecteurs numériques. Le basculement n’a pas été simple et a engendré de nombreux coûts autant pour les exploitants que pour les distributeurs de films, mais à ce jour, rares sont les cinémas qui ont conservé leur « vieil » appareil. Et s’ils le font, c’est qu’ils s’inscrivent dans une politique de transmission de films du patrimoine et qu’ils proposent encore, dans le cadre de séances exceptionnelles, des projections de films anciens. Autant vous dire que les projecteurs 35mm ont bel et bien disparu des multiplexes. Le numérique s’est imposé progressivement et force est de constater qu’il nous serait difficile de revenir en arrière tant notre œil s’est habitué à la qualité de l’image que nous offrent les projections d’aujourd’hui. Un ami projectionniste nous avait fait part de son expérience lors de la projection du film Interstellar de Christopher Nolan en 2014. La salle du Max Linder, où il travaillait, avait fait le choix de projeter le film avec un projecteur 35 mm afin de respecter les conditions de tournage du réalisateur, grand défenseur de la pellicule. Le projectionniste se souvient des plaintes de certains spectateurs à l’issue de la séance. Ils avaient le sentiment que l’image sautait sans arrêt, qu’elle scintillait. Une sensation liée au fait que le défilement de la pellicule dans un projecteur entraine l’ouverture et la fermeture régulière de l’obturateur à un rythme d’1/24e de seconde. Le remarquions-nous auparavant ? Absolument pas ! Il semblerait que notre œil soit devenu particulièrement exigeant aujourd’hui.

 

Cabine du Max Linder Panorama - @monparisjoli

 

Si les conditions de projection ont changé de manière irréversible, il n’en est pas de même au moment du tournage : la décision artistique revient au réalisateur et à son directeur de la photo qui peuvent encore faire le choix de l’un ou l’autre des formats. Certes, la fabrication de la pellicule a quasiment disparu et son prix de vente a explosé. 1€ le mètre, à raison de 700m par jour, cela monte vite. Pourtant d’irréductibles amoureux de la Celluloid, se sont battus pour sauver Kodak, la dernière firme fabriquant de la pellicule, et ainsi permettre aux réalisateurs de choisir leur matériel de tournage.

Ce sauvetage in extremis, on le doit à l’intervention de cinéastes aussi influents que Martin Scorsese, Quentin Tarantino, Christopher Nolan, Wes Anderson ou JJ Abrams. Ensemble, ils ont fait plier les studios américains, imposant, depuis 2015, un achat annuel d’une quantité définie de pellicules permettant la production de plusieurs dizaines de longs métrages qui portent haut les qualités propres à ce format. Beaucoup de ces films sont des films symbolisant ce qu’il y a de plus moderne et exigeant en matière d’innovations technologiques de l’image et du son : les derniers Star Wars, Dunkirk, Blade Runner 2049, etc.

Il y a déjà quelques années, Martin Scorsese avait publié une lettre ouverte et s’interrogeait sur le développement du numérique : « Pourquoi obliger un peintre à utiliser un iPad plutôt que des pinceaux, sous prétexte que c’est plus facile ? Le numérique tiendra-t-il aussi longtemps que la pellicule ? Si le numérique cherche à s’approcher de plus en plus de la qualité des films tournés sur pellicule, pourquoi ne pas tout simplement tourner sur pellicule ? » Dans une interview récente, le chef opérateur Ed Lachman (I’m not There, Carol), également fervent défenseur de la pellicule, semble lui répondre : « Je pense que la pellicule propose une profondeur différente du numérique. Elle apporte une qualité anthropomorphique et vivante au film. Demander au numérique qu’il ressemble à de l’argentique est un mauvais objectif. Si tu peins à la gouache, ce n’est pas pour que ça ait l’air d’une huile, et vice-versa. Je considère simplement que certains films doivent être tournés en pellicule, et d’autres, en numérique. »

Du côté de la sélection à Cannes, le discours de certains n’est pas très éloigné. Le film chinois en compétition, Les Eternels de Zia Jan-Khé, a été tourné en trois formats différents correspondant aux trois parties du film. Différents formats numériques côtoient de la pellicule 35mm et permettent de présenter des états et des ambiances changeantes. Le format sert alors la narration et la mise en scène.

Au total, cette année, le Festival de Cannes aura accueilli 13 films tournés en pellicule 35mm. Quatre d’entre eux sont français et trois autres ont obtenu un prix en sélection officielle : Palme d’Or pour Une Affaire de Famille, Grand Prix pour BlacKkKlansman de Spike Lee et Prix du scénario pour Heureux comme Felice d’Alice Rohrwacher.

 

Plaire, aimer et courir vite de Christophe Honoré - @AdVitam

Plaire, aimer et courir vite de Christophe Honoré - @AdVitam

 

Parmi les films français, le film Plaire, aimer et courir vite de Christophe Honoré a particulièrement plu. Le chef opérateur, Remy Chauvrin, président de l’AFC (association française des chefs opérateurs), a profité de cette lumière pour faire part de sa position plus radicale. Lui aussi a publié une lettre ouverte. Il y exhorte les réalisateurs à tourner en pellicule. De son point de vue, contourner le numérique est la seule manière de garder un contrôle technique et artistique sur ses films. « Nous assistons à l’érosion du contrôle artistique, qui échappe aux directeurs de la photographie et aux réalisateurs, au profit d’autres parties qui ne partagent pas nécessairement la même vision artistique. Le film offre une base précieuse pour créer vos images, mais son cadeau le plus important est le niveau de contrôle qu’il permet pour marquer les images de votre marque indélébile - depuis la capture sur le plateau à la postproduction et à la projection. J’adresse un appel à tous les chefs opérateurs du monde entier qui accordent de la valeur à leur travail et souhaitent voir préservée leur contribution artistique et technique et se battre pour ce contrôle. Et la pellicule aide à le conserver. »

Conservation du contrôle artistique donc mais aussi conservation au sens large puisque la pellicule est à ce jour la seule garantie de conservation sur le long terme. C’est pour cette raison que tant que nous pouvons, nous faisons en sorte que le travail de restauration et la création d’un support digital s’accompagne d’un retour sur pellicule. Nous ne sommes pas des Celluloid Angels pour rien !